"Il m'est odieux de suivre autant que de guider."
Nietzsche, le gai savoir

vendredi 28 octobre 2016

Joseph



On a tous des événements ou des gens qui nous ont construit, il en est ainsi pour moi de Joseph.
C'était au siècle dernier lorsque j'étais étudiant. Lors d'un stage dans une clinique d'une petite ville de province (ben oui, on ne disait pas encore Région à l'époque), je m'initiais à l'art périlleux des soins en chirurgie. Je dis art car dans mon boulot, on est loin de la science, on apprend en répétant les gestes, en tâtonnant souvent, en ratant parfois. L'outil le plus difficile à apprivoiser restant soi-même.

Je n'étais pas particulièrement brillant mais je me trouvait le seul en stage à accepter la proposition de la surveillante (ben oui, on ne disait pas encore cadre de santé à l'époque) de dépanner de nuit sur un arrêt de travail inopiné, faut dire qu'ils le sont toujours. J'avais accepté par vénalité, à l'époque on ne gagnait rien en stage et comme disait le philosophe Michel Colucci: "les fins de mois étaient difficiles, surtout les trente derniers jours".

Je suis donc arrivé dans le service dans lequel j'étais en stage depuis quelques semaines pour accompagner un vieux crabe du service. Je ne l'avais jamais vu auparavant. A l'époque, pour pallier aux pénuries de personnel on travaillait en horaire coupé de façon systématique quel que soit le stage. huit heures jusqu'à midi et seize heures jusqu'à vingt heures. Comme les lieux de stages étaient loin de nos domiciles, on restaient sur place pour travailler les cours, ça faisait du douze heures d'amplitudes avec une pause d'une demi heure en gros le midi, de quoi faire hurler aujourd'hui....
De nuit, on était aussi en douze heures, ça me laissait de belles perspectives de repos cumulés pour bouquiner et flemmarder à souhait. J'ai franchi la salle de soins plutôt tranquille, je connaissais la boutique, j'avais pu mesurer la charge de travail et puis on m'avait dit que l'infirmier de nuit était bizarre, ce qui me rassurait au vu des futures collègues qui se trouvaient "normales".

Le bonhomme était en train d'éplucher les dossier, ignorant royalement les infirmières en train de butiner et de s'affairer pour ne pas laisser de travail pour le soir. ça me laisse goguenard cette volonté de vouloir laisser place nette, comme si c'était possible dans un service de soins tournant vingt quatre heures sur vingt quatre. Avec ses espadrilles de couleurs rouges assorties à ses bretelles sur un débardeur de coton qu'on aurait pu donner à une personne hospitalisée, sa blouse avait du mal à cacher sa fantaisie. Il arborait des moustaches très seventies et des demi lunettes de quadragénaire qui se vioquise. Dans cette petite clinique chirurgicale, on était loin du standard chaussures blanches collants de contention, gilet ivoire ou beige tricoté main du reste de ses collègues. On en était pas encore aux sabots plastiques de couleurs assortis au chouchous mais il y a des constantes.

Il m'a serré la louche avec des paluches de bûcheron néammoins douces et m'a invité à aller faire un tour sur la terrasse pour me brieffer. Il m'a raconté l'ambiance du soir, les consignes pour bosser avec lui. T'inquiètes pas gamin, si t'es suffisamment fainéant donc organisé, y a pas de raison que tu y arrives pas. Quand tu te poses une question, viens me voir, c'est rassurant que tu sois forcément nul, tu veux un clope?
Il roulait des cigarettes de tabac brun comme les ouvriers sur les chantiers, j'aimais bien l'odeur. J'étais maladroit à rouler le tabac. A l'époque, la surtaxation n'avais pas encore frappé et le paquet était à 5 franc, ça fait dans les 74 centimes d'euros le paquet.... Du coup, tu roules pas dans ces cas là. J'ai craché mes poumons sur la cigarette de brun et on est rentré se siroter un café avant de faire le tour.

T'avais jamais l'impression qu'il se pressait, les gestes étaient sûrs, la parole rassurante pour chacun. Je restais dans un coin de la chambre jusqu'à ce qu'il me demande de l'aide, j'écoutais, je regardais. La technique était là sans en avoir l'air et sans que ça ressemble à un rituel. Il n'avait pas peur des corps et les touchait en ami. La très grande classe. Il m'a fait faire des soins très pointus, m'a repris sans me juger, m'a indiqué comment me perfectionner, m'a attendu pour faire les choses.

Après on a discuté autour des dossiers qu'il enrichissait d'une calligraphie luxueuse au registre lexical d'anthologie. La pile de livres au fond de son sac n'a pas bougé ce soir là, on a parlé littérature, bonheur de vivre et boulot comme jamais. Il n'a jamais cherché à faire semblant de retenir mon prénom et m'a invariablement appelé "gamin" toute la soirée. J'ai aimé ce moment comme jamais, c'est à ce moment là que je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose de ma formation. Cette nuit là, j'ai décidé que je travaillerais comme infirmier.

Alors j'ai cherché, j'ai tatonné, je me suis trompé, j'ai recommencé, j'ai trouvé et j'ai cultivé. Mais encore aujourd'hui après ce quart de siècle, ce type là est l'infirmier qui m'a le plus marqué dans ma carrière. Un sage.

mercredi 31 août 2016

L'orage dans les jardins de la Kasbah

La route, encore et toujours, pour retrouver la paix des départementales et des villages tranquilles, fuir l'affluence des centres urbains et la violence de la promiscuité. Le plaisir du bicylindre qui ronronne, d'une conduite enroulée qu'on cherche à perfectionner sans cesse. Je conduis souple, cherchant jusqu'où pencher dans les virages avant de décrocher, jusqu'à quel régime puis-je descendre avant que le moteur ne tousse quand on arrive dans un patelin. Rouler sur un filet de gaz, surfer sur le bitume avec l'élégance d'un bateau de pêche...

Il fait chaud, le temps est lourd et les routes du Bougnalistan invitent à la halte pour profiter du point de vue et se désaltérer. Les nationales empruntées parcimonieusement sont hantées de poids lourds de toute l'Europe apportant l'opulence consumériste jusqu'au plus modeste supermarché de campagne. Les camions roulent durs, jouer à saute mouton entre eux ne me divertit guère, mais la perspective de l'arrière de la semi-remorque pendant des heures me déprime. Jusqu'à une époque récente les chauffeurs par un mauvais goût certain tentaient de se démarquer de leur semblables mais l'uniformisation est en marche, exception faite des camions d'Europe de l'est et de la péninsule ibérique. On cherche les décorations fantaisistes et les peintures criardes qui les aidaient à exister.

Sur les parkings on les voit, harassés par les cadences chronométrées et la surveillance géo-satellitaire jusqu'à se qu'on réussisse à les remplacer par des machines. L'armée des ombres est en marche, elle grossit chaque jour. Parfois on aperçoit une incongruité, un type qui n'a pas compris comment les choses fonctionnent. Il est là, devant son camion sur une chaise pliante, à l'abri de son parasol, écoutant de la musique classique sur un poste de radio. Il fait l'effet d'un punk lors d'une réception à Buckingham Palace avec sa chemise et son pantalon au milieu des maussades en survêtements et maillots de sports. Le bonhomme paraît indifférent au contraste qui l'entoure, isolé aussi. Il fait la pause, le capot de son camion ouvert pour l'aérer. La plaque indique un letton, cette carte postale accompagnera mes réflexions jusqu'au havre où je vais me réfugier cette fin de semaine.

S'offrir du temps, un luxe rare et donc cher. Pas pour remplir, se gaver d'activités plus exotiques les unes des autres. Un temps de rencontre, d'échange, de conversation, pour élargir sa vision du monde, pour pousser encore plus loin l'art de savourer la vie. Le tout au sein d'un vaisseau de pierre érigé au creux des monts du Bougnalistan. Pour savourer l'instant, j'avais choisi une approche vicinale, apercevant de loin la tour protégeant le village. L'endroit est dépaysant, intemporel, solidement rassurant. Pendant des siècles, ces murs ont protégés les inquiétudes des paysans, leur sommeil aussi.
Une fois franchi les hauteurs du village, je découvre des habitants courtois et accueillants, un pays de cocagne pas encore envahi de touristes où procrastiner le temps d'une fin de semaine à l'abri de la faim, de la soif et de l'ennui du monde. J'aime à trouver chez d'autres un lieu de vie qui soit un temple consacré au livre et aux bibelots non formatés. Une maison qui ne sorte pas des papiers glacés de décorateurs d'intérieurs en mal d'élégance et de notoriété.

Le lendemain a été employé à roder aux alentour en quêtes de paysages et de vestiges d'apogée de notre civilisation. Cela valait des semaines de vacances de tours opérator aux confins du monde, des mois de visites de parcs d'attractions. Navigant entre les gouttes, le temps restait lourd et incertain. Retraitant vers la forteresse, nous avons passé une soirée exquise à confronter nos idées, à les ordonner. Tard le soir, les nuages se sont décidé à crever et des trombes d'eaux sont tombés sur la pierre poussiéreuse et la végétation environnante. C'est le moment que je choisis pour prendre le frais et profiter de l'instant. Restant abrité de la pluie au seuil de la porte d'entrée, l'éclairage public m'imposait l'église du village derrière le mur du jardin de la maison. L'édifice orienté semblait vouloir défier les siècles et les aléas. L'air était chargé des parfums de la nature écrasé par les grosses gouttes chaudes qui lessivaient le pavé poli par les semelles de générations de Bougnats. C'était magique. Le gardien orienté des clés de l'église du lieu m'avait fait là un beau cadeau.


lundi 13 juin 2016

Voyage et cheminement

La lueur est encore grise, le jour ne saurait tarder à se lever, les oiseaux le chantent déjà avec toute la clameur annonciatrice des embellies de printemps.
Pas un bruit dans la maison encore somnolente.

Voilà des années que peu à peu je voyage chaque jour un peu plus loin vers l'inconnu.
La respiration est libre et abdominale et laisse mes pensées voyager sans entraves comme les nuages dans le ciel. Mes jambes croisées s'enracinent sur le tapis , ma colonne s'encre dans le coussin et mes mains  reposent l'une sur l'autre sans efforts.



La moto est un moyen de transport exceptionnel pour laisser libre cours à ses pensées, l'absence de conversation à entretenir, d'autoradio à subir invite à l'introspection. C'est sans doute pour cela que la tentation est grande de multiplier et de prolonger ces moments. Au fil des lectures on trouve des pistes, aussi ténues que des sentiers de randonnées sur les cartes de l'institut géographique national.
D'autres avant ont suivi ce chemin, avançant pas à pas toujours plus loin et toujours plus profond vers eux même. On part souvent bien chargé et puis on abandonne  en cours de route ce qui nous semblait essentiel au début.



Le chat vient voir par la porte entrouverte, et devant mon immobilisme rebrousse chemin vers la chaleur des couettes des enfants. Il a traversé mon ressenti comme les idées traversent mon esprit, j'ai entendu ses pas feutrés puis il a ronronné en se frottant contre la bibliothèque.



Au fil des séances de méditation ma posture s'est affermie, mes épaules se sont détendues, mes jambes se sont assouplies vers le zafuton. Parfois mes muscles ont même craqués de se détendre, comme lorsqu'on se fait manipuler par un masseur. Des petits riens de mieux être se sont accumulés au fil des semaines d'assiduité, les jours sans méditation devenant des jours sans.


Le rituel est épuré à l'extrême, pas de temple si ce n'est intérieur, pas de décorum, pas d'encens ou de prière. S'assoir et respirer. Rien à gagner, rien à perdre, pas d'endroit où arriver ou d'autre à quitter.
Tout se passe ici et maintenant, sommet de l'essentiel et de l'inutile.

Certains décrivent des étapes, des graduations où il faudrait arriver, des états de consciences à faire valider. Tout cela m'indiffère, ne m'apportera rien de plus que ce qui se passe à ce moment précis là. Et à la question du pourquoi je répondrais comme d'autres en leur temps au sujet du sens du voyage: "parce que."


jeudi 19 mai 2016

Il pleut à printemps.


Dans les hôpitaux psychiatriques français, nombre d'adultes handicapés sont hospitalisés par défaut de lieux de vie où les accueillir. La complexité des financements fait que les lieux de soins comme les hôpitaux sont financés par l'état alors que les lieux de vies médico-sociaux relèvent de la région avec toutes les difficultés de budget qu'on lui connait pour cause de décentralisation des compétences sans faire la même chose avec les ressources. En clair nos impôts servent à accueillir des gens dans des lieux de soins là où ils pourraient vivre dans des lieux de vie plus adaptés et moins onéreux...
Des préoccupation de pays riche me direz vous, mais il est vexant d'attendre que nous n'ayons plus les moyens pour être bienveillant à l'égard de nos concitoyens de la diversité.

Par le passé on les a gazé outre-Rhin pendant qu'on les  affamait chez nous: 40000 morts de la révolution nationale dans les seuls hôpitaux psychiatriques français, ça vaut le coup de s'y attarder. Après la guerre on les a lobotomisés lorsqu'ils étaient trop encombrants faute de médicaments efficaces. Lorsque la chirurgie s'est démocratisée on les a stérilisés et il n'est pas rare encore de croiser de nos jours des relents d'eugénisme dans les comptes rendus et les propos des professionnels.

Parce qu'au final mon soucis est celui là: l'homme trie, classe, range pour organiser sa réflexion, c'est entendu. Pour autant, est-il nécessaire que la majorité cache la poussière sous le tapis et choisisse qui a le droit d'avoir une vie décente et sur quels critères?

Faute d'assumer de laisser mourir le fou, le débile et le crétin des Alpes, on le parque et on l'ostracise à moindre coût. Et encore, à moindre coût, même pas, c'est un peu une patate chaude que les administrations se jettent les unes aux autres. Du côté des professionnels l'accueil et la bienveillance sont bien souvent au rendez vous mais la polyvalence demandée est préjudiciable à l'accompagnement des gens qui viennent et vivent là.

Je ne suis pas un idéaliste, ce système coûte cher, fabrique de la souffrance et est contre-productif puisqu'il génère du handicap et de l'assistanat. La démagogie et le clientélisme ne feront jamais de la politique.

Dans ce monde où l'on concentre des gens différents, pas forcément pour leur ethnie ou leurs préférences sexuelles, j'ai su satisfaire au fil des ans ma curiosité de la vie. Enrichissement sans cesse renouvelé, j'y ai rencontré des êtres rares et des véritables génies dans leur genre.

L'Archange était de ceux là. Hospitalisé depuis l'enfance pour son agressivité et son décalage avec le monde des gens "normaux", l'épilepsie avait ravagé son cerveau, les chutes répétées labouré son crâne et son front. Dans ses colères il avait tellement maltraité ses oreilles qu'elles n'étaient plus que des bourrelets de chairs vaguement poilues. Il portait de manière irrégulière un casque bleu en résine qui lui donnait l'air d'un cycliste en goguette. il ne savait pas se reconnaître dans un miroir et avait peu d' autonomie dans les gestes quotidiens de la vie. Ses colères l'éloignaient des lieux de vie possibles, l'absence d'investissement aussi. Il était là et sa présence n'était pas interrogé, trublion surréaliste au milieu des patients en situation de crise.

Sa conversation était composée de propos empruntés à des soignants, d'expressions de la vie courante déformées en fonction de ce qu'il en avait entendu faute d'avoir pu en comprendre quelque chose. Sa passion pour le boudin aux pommes était proverbiale, ses goûts en matière d'associations vestimentaires pouvaient vous fracturer la rétine. Il avait une capacité à s'allonger au sol et à marteler une porte de ses pieds qui passait l'entendement. Même ses troubles du sommeil divertissait mes nuits de travail lorsqu'il se présentait à la porte du bureau infirmier avec pour seul vêtement une veste de pyjama à la propreté douteuse . Il me parlait alors à la troisième personne de ses peurs et son rire en s'enfuyant dans le noir des couloirs de l'unité aurait tenu une bonne place dans un film d'horreur.
Somme toute quelqu'un de bien plus curieux à côtoyer que nombre de nos concitoyens.

Et bien cet homme a tenu la phrase la plus poétique qu'il m'ait été donné d'entendre.
C'était à la fin d'un mois de mars, je changeais des draps dans une chambre dans l'attente d'une nouvelle hospitalisation pour quelqu'un. J'étais en compagnie d'une de mes aînées qui me contait l'histoire du lieu et des patients qu'elle avait accompagné au cours de sa carrière, véritable mine d'or professionnelle. Une référence en matière de regard et d'accompagnement des gens en manque de cases bien étiquetées et de préoccupations bourgeoises.
Le vent soufflait au carreau de la fenêtre en précipitant bruyamment une pluie abondante qui occultait la vue des arbres malmenés par la tempête. D'un pas court et précipité, l'Archange s'est approché à mes côtés, le pantalon tombant sur les hanches, le polo constellé de décorations alimentaires et baveuses.
Il a levé ses arcades sourcilières maintes fois recousues suite à ses chutes et ses automutilations. Le regard pétillant malgré l'apaisement des neuroleptiques il a montré du doigt la fenêtre et a dit d'une voix calme et assurée contrastant avec ses bégaiements habituels et ses cris:

"Il pleut à printemps."






vendredi 22 avril 2016

Le soucis de l'autre



A l'heure ou l'autre fait bien souvent soucis, parce qu'il vient de loin, parce qu'il est différent, parce qu'on a peur, il est bon d'avoir le soucis de l'autre. Cette attention se développe d'abord autour de centres d'intérêts communs, même si la bienveillance aidant, elle peut s'étendre à tout ce qui nous entoure.

Il y a soixante treize ans, l'année fut terrible, les orages d'aciers étaient nombreux. On sentait la fin d'une époque dans l'odeur de la poudre et le fracas des combats, ou tout du moins il était visible de voir de quel côté le fléau de la balance allait pencher. Ces événements allaient engager le monde vers de profonds changements, laissant sur le carreau bien des gens hébétés d'avoir survécu à cet apocalypse.

Les récits populaires parlent de cette période comme celle de la naissance d'alternatives aux événements festifs autour des sports mécaniques. Certains avaient besoin de se retrouver autour de leur passion commune pour la motocyclette mais ne souhaitaient plus s'encombrer d'une idée de la compétition qui n'avait plus aucun sens pour eux qui avaient frôlés l'absurde et l'ivresse d'être encore en vie.
De plus, à cette époque de grands chamboulements, l'avènement de la production d'automobiles populaires sonnait le glas de la moto utilitaire et invitait à défendre ce mode de déplacement à l'obsolescence programmée.
Par esprit grégaire sans doute, pour prolonger une camaraderie qui leur avait sauvé la vie sûrement, des rescapés bravaient les intempéries sur  deux ou trois roues improbables pour se retrouver et se réchauffer le coeur dans un environnement rustique.

Les cercles ainsi créés autour des feux de camps  par des bivouacs sommaires se sont répétés, se sont enraciné et ont pu se perpétuer au fil des générations. L'invitation à l'essentiel, au maniement de la clé à œil pour rouler toujours plus loin malgré la fatigue de la mécanique. L'usage de la pelle de tranchée pour pelleter la neige, enfoncer les piquets ou s'assoir au bivouac. Alléger le bagage au maximum de ce que l'âge ou les blessures de la vie permet pour goûter l'instant présent, remercier d'être toujours là à profiter du jour qui passe.

Trois ou quatre générations de motards se sont succédées depuis que les lambeaux des troupes rustikhs sont revenues de l'enfer. Sur les rassemblements à l'hiver si doux peu nombreux sont les participants qui ont encore en tête cette histoire, sans compter ceux qui voudraient la réinventer en lui trouvant une origine bien plus tardive issue des marionnettistes d'utopies au kilomètres. Le Bougnalistan résonne à la fin de l'automne de grandes kermesses appelées hivernales aux accents de clowns tristes. Les étendards régionaux ne masquent pas l'amertume d'avoir affaire à une coquille vide roulée par le vent sur la plage des souvenirs.

Malgré tout, les années passent et les liens se tissent, on se reconnait en peu de  mots, autour de quelques signes et on se retrouve heureux ensemble. Les groupes d'affinités ont forcément des effectifs restreints, mais cela garantit leur qualité. On s'intègre à des événements à l'occasion, on ne se voit pas assez souvent, mais on sait.

On sait qu'en un message on peut faire son paquetage et rappliquer dare-dare, on sait qui appeler même au milieu de la nuit, on sait avec qui se laisser aller sans être jugé ou réduit à la caricature de ce qu'on méprise. Les idées sont diverses et variées, les opinions divergent souvent mais le respect est toujours présent. Certains y verront le pire plus que le meilleur, j'y ai trouvé quelque chose qui se rapproche le plus de ce que d'aucuns appellent l'amitié.
Le cercle de mes amis est petit, le réseau des événements que j'affectionne se raréfie, mais il affectionne l'esprit rustikh, les brelles de radins et l'ouverture d'esprit. Les parcours sont cabossés, les esprits fébriles, on y préfère les montagnes russes aux manèges de petits chevaux de bois. Loin des intégristes monomaniaques ou des fétichistes collectionneurs de salon, le seul mérite étant de se rapprocher de soi-même.

Inutile de vous triturer les méninges, tout cela est absurde, inutile et vain. Mais ça a la saveur de l'éternité.





Le paradis perdu





Le soleil s'est levé il y a une demi heure, on le devine magnifique derrière le coteau orné de vignes. La gelée blanche nappe l'herbe et atténue l'arrogance de la verdure en ce début de printemps. Un peu avant, j'avais ouvert les volets pour profiter au maximum de ce début de journée, répondant à l'appel de tous les oiseaux qui chantaient en sentant le jour se lever. Les huppes étaient revenues, les lapins flânaient dans le chemin à hauteur du portail toujours ouvert et envahi par les mauvaises herbes et les ronces.


C'est sans doute le plus beau moment de la journée, la maison dort, le chat est déjà venu râler pour qu'on remplisse sa gamelle. J'ai hésité à souffler sur les braises du poêle pour le relancer pour la journée qui promet d'être ensoleillée après les brumes matinales. Le brouillard est là, au loin et sur les hauteurs du village. Je me ressert un thé noir  en appréciant la vue de ma fenêtre, avec cette impression jubilatoire d'être au bon endroit au bon moment.


Ils sont venu de la pinède voisine, hésitant devant les volets ouvert. Puis, devant l'absence de mouvements, ils s'enhardissent vers la balançoire. Cela fait maintenant quatre ou cinq ans que nous les voyons chaque printemps toujours plus grands et plus élégants. Ils s'attardent sur les jeunes pousses de la haie bocagère, humant l'air régulièrement, les sens en alerte. Deux chevreuil, venus la première année avec leur mère, ont pris leurs habitudes dans notre jardin.
Sous réserve de se déplacer lentement et de ne pas cogner au carreau ou de vouloir sortir de la maison, ils vont jusqu'à écorcer les jeunes arbustes au pied du perron à moins de trois mètre de la fenêtre. Dans ce cas on retiendrait presque son souffle tellement c'est beau, tellement la grâce habite le moindre de leurs gestes.


A l'échelle de l'information permanente et du matraquage publicitaire, c'est un non événement, c'est rien. Mais quel rien. Alors on essaye de se le garder bien au chaud dans un coin de ses souvenirs pour les jours de mauvais temps, pour les soirs de fatigues, et puis on s'efforce de fixer l'instant par l'image, toujours trop loin, toujours si imparfaite en regard de ce moment extatique.


mardi 19 avril 2016

Il était une fois.


Cette histoire m'a été contée par mon grand cousin Louis qui la tenait de son oncle Alexis qui l'avait entendue de son aïeul Alexis qui parlait de son père à la veillée le soir à la lueur du feu de cheminée.
Elle date de l'époque où l'on marchait pieds nus par les sentiers pour limiter l'usure des sabots, cette époque où le pays des mauvaises gens avait tant souffert de ne pas avoir compris tout le bien que ces messieurs de Paris voulaient pour lui.




En ce temps là donc, la paix était revenue après la virée de galerne et les gens avaient quitté les forêts et les bois pour fuir les bleus. Ils avaient retrouvé leur villages et leur fermes à reconstruire après le passage des colonnes infernales. Les récoltes étaient maigres, les bestiaux rares mais la grande guerre était finie.
Plus de fracas d'échauffourées dans les chemins creux, plus de hurlements de femmes qu'on force à la baïonnette, plus de craquements de tête d'enfants qu'on écrase à coups de crosse. L'air n'était plus empuantit de cette odeur tenace d'incendie et de chair brûlée, presque le bonheur.




Alors on a recommencé à se marier, à se retrouver pour faire la fête, célébrer les saisons et les passages de la vie. Dans la famille et ce jusqu'à mon grand père, tous les hommes jouaient du violon. Les instruments de mauvaise facture se transmettaient de père en fils lorsque c'était possible pour perpétuer cette aptitude au plaisir partagé. Ces meuniers aux mains larges comme des battoirs à linge étaient violoneux aussi loin que remonte la mémoire des conteurs. Marcheurs infatigables, ils sillonnaient les routes du bocages à chaque invite d'une connaissance pour faire danser le branle et l'avant deux jusqu'à plus d'heure à la belle saison. Le sac en toile de jute nouée d'une ficelle en bandoulière, il fallait les voir en chemise du dimanche et chapeau à large bord fêtés comme des héros à leur arrivée pour le bal. Au pied des moulins, les vignes des coteaux incendiées étaient stériles mais on avait recommencé à distiller tout ce qui tombait sous la main et l'ambiance s'en ressentait au pied de l'estrade montée sur les tréteaux ou officiaient les musiciens.




A la nuit tombée, lorsque l'ardeur des noceurs se déplaçait vers le lit clos ou s'effondrait sur un banc dans les vapeurs de la poire, le violoneux ramassait son instrument dans son sac, vissait son chapeau à large bords sur ses  cheveux blanchis par les épreuves et filait son chemin sous le regard des étoiles. A cette époque on connaissait le pays de ses pères comme sa poche . Et pour peu qu'on aille porter la farine à dos d'âne dans les villages alentours, le métier vous faisait élargir cette cartographie à tout le pays alentour. A propos d'âne, je vous conterai un jour l'histoire de mon ancêtre  Joseph du moulin de Clopin à Roussay qui avait vendu un âne à Louis Marie Grignon de Montfort un matin de novembre 1714 par une froidure de gueux. Mais ça c'était avant l'apocalypse et je m'égare...



C'est ainsi que mon ancêtre Charles allait , les sabots avec le violon dans le sac pour ne pas les user, fredonnant une chanson de garçon farinier au clair de lune. S'il n'était né que dix ans avant la Grande Guerre, celle ci l'avait catapulté à l'âge adulte très vite et vieillit prématurément au point que sa longue chevelure était blanche quand il s'était marié à 27 ans avec Renée du moulin de Salvert à Villedieu la Blouère. La fête avait été bonne, et la fatigue se faisait sentir pour rentrer au moulin. Sûr de ne croiser personne, il allait l'esprit tranquille jusqu'à ce qu'un silence anormal ne le mette en éveil. L'époque était passée où il ne sortait pas sans emmener sa serpette et son fusil, le chapelet aux grains de plombs servant d'appoint quand sa cartouchière était vide. Il ralentit le pas, l'oreille aux aguets et perçu au loin la foulée régulière de ce qu'il redoutait. Les loups!


En trois ans de massacres, de cadavres d'hommes et de bêtes laissés à pourrir par les chemins et dans les villages, le loup était revenu dans les Mauges. On ne sais pas d'où ils sont venus, l'Auvergne était loin quand même, et puis on avait vu des chiens retourner à l'état sauvage, mais ça restait mystérieux. Toujours est il qu'ils infestaient maintenant le bocage et qu'ils n'arrangeaient pas l'état des troupeaux qu'il fallait surveiller de près.


Charles était en mauvaise posture, il pouvait toujours se réfugier dans un arbre mais il ne fallait pas qu'il s'imagine semer la meute à la course. La perspective de rester planté dans un arbre tenaillé par la faim et la soif ne le réjouissait pas trop mais l'époque était dure et les survivants de ces contrées aguerris. Donc il ruminait une solution pour rallier son moulin qui n'était maintenant plus qu'à une lieue du carrefour qu'il venait de quitter sans devoir jouer du couteau contre ces affamés.

L'histoire ne dit pas comment il a eu l'idée, mais il a sorti le violon de son sac et s'est mis à jouer. Avec la fureur d'un possédé, l'archet courait sur les cordes, la musique inconnue des loups les tenant en respect. Il entendait toujours les halètements de la meute, mais ils restaient à distance, aussi intrigués que prudents.

Et c'est ainsi que cheminant par les chemins creux le meunier arriva au logis, rêvant avec délectation de l'abri des épais murs de pierre et de la lourde porte de chêne. Sa femme en le voyant arriver ainsi pensa qu'il avait abusé de l'eau de vie mais en voyant les ombres à ses talons, elle se saisit du fusil qu'elle déchargea au jugé. Les loups ne demandèrent pas leur reste et s'égaillèrent dans les taillis avant de fuir en quête d'une proie plus facile.

Depuis, à la veillée, cette histoire est colportée de génération en génération, dernier héritage d'une culture orale. Pour exhumer l'histoire de la famille, il faudra courir les archives et les offices notariaux faute d'avoir su préserver ces trésors contés que nos anciens connaissaient par coeur.