"Il m'est odieux de suivre autant que de guider."
Nietzsche, le gai savoir

mardi 14 février 2017

Tripalium



J’arrive toujours trop tôt, sans doute des restes de l’époque où je m’ennuyais au travail. Dans ces temps de courses effrénées dans les couloirs, j’arrivais plus tôt, le temps de fumer deux cigarettes avant d’embaucher. Il a fallu de nombreuses années pour que je sorte des allants de soi de la profession et que je choisisse ce que nombre de mes collègues me présentaient comme une voie de garage. 8 ans à galérer dans des postes où j’ai appris l’implicite d’une discipline et d’une hiérarchie omniprésente.  8 ans à apprendre à me positionner face à ce que je ne voulais pas, ce que je ne voulais plus.  Le tout en courant tout le temps, comme si on avait inventé la machine à remonter le temps.

Depuis 17 ans je me passionne pour le comportement des gens et l’accompagnement des écarts de route de ceux qui n’arrivent plus à faire avec ce qu’ils sont. Bon, d’accord, des fois ce sont les autres qui n’arrivent plus à faire avec ce que les gens qu’on nous amène sont devenus. Le hic c’est que depuis deux ans, j’ai fini par accepter ce que je repoussais depuis des années, à savoir organiser le travail des autres. Dans la fonction publique, le chemin pour assoir le statut et la légitimité d’un chef d’équipe tient de la saga. Les récits de projets s’enchaînent, les essais se succèdent, et les concours s’accumulent. Et puis tout arrivant en temps et en heure, je suis retourné à l’école, avec l’appréhension d’y retrouver l’entreprise d’infantilisation de la formation initiale.

Donc je disais que j’arrivais tôt à l’école, en ce petit matin pluvieux de ville de province endormie. Le célibat géographique me permet une gestion empirique du temps, Poser son sac, ritualiser l’office de la machine à café, saluer les matinaux puis s’immerger dans les livres bercé par une cantate de Bach ou quelques airs d’opéra. J’avais passé ma formation initiale plongé dans des récits  historiques ou politiques, l’âge aidant m’a vu faire la transition avec le roman, le théâtre et la poésie.

C’est que c’est difficile de se former à la quarantaine, de susciter une lueur d’intérêt quand on a fui ce qui fait les délices de votre interlocuteur. L’intérêt de tout cela est que j’ai pu mesurer à quel point le paradis de mes contemporains pouvait être mon enfer.  Il y avait de loin en loin des interventions sur l’interrelation avec des pistes de lectures pour la prochaine décennie à savourer dans mon vieux fauteuil club près du poêle à bois. N’empêche, n’empêche qu’au final il est des jours où il est difficile de mettre du sens à tout ça. Alors on s’esquinte à rester attentif, à regarder la clinique de l’apprenant à l’œuvre, à décortiquer les tentatives de pédagogie des intervenants. Parce que il faut reconnaître, tout cela est fait avec beaucoup de bonne volonté, pour mettre du sens à toutes ces économies nécessaires à l’arrêt de la spirale infernale de la vie à crédit de notre société depuis une vingtaine d’années.  

Faut être honnête, notre activité professionnelle est moins lucrative que la vente d’avions de chasses ou de centrales nucléaires, surtout si c’est le chef de l’état qui fait le commercial et notre armée le démonstrateur avec l’argent du contribuable. Alors on va chercher les sous, rentabiliser la prothèse de hanche de l’octogénaire, la cataracte ou le surpoids de la ménagère post-ménopausée. Reste le fou, le vieux, l’autre qu’a pas les ronds. Rentabiliser ça, c’est pas simple. Ils essaient, ils essaient mais c’est dur, et puis la populace a du mal à assumer le mauvais rôle depuis la guerre quatorze, c’est connu. C’est venu insidieusement, les gens ont commencé par ne plus vouloir faire la guerre, et puis après ils ont voulu leur part du gâteau, et enfin ils en sont rendu à vouloir des politiques honnêtes et désintéressés. Alors le vieux, le fou, l’autre qu’est pas de chez nous on a du mal à le voir crever dehors, ou même vivre dans des bidonvilles comme partout ailleurs dans le monde.

Pas facile à faire avec la voiture balai de la société qu’est la psychiatrie. Mon boulot a permis pendant des années au bourgeois de dormir tranquille en mettant un cache sexe sur la vulgarité de tout ce qu’il ne voulait pas voir de la société. Mais ça coûte encore trop cher de laisser le temps au gens de trouver leur chemin dans ce monde de fous, même aux yeux des fous. Je ne suis pas dupe, je sais bien que la société est construite pour la majorité au service d’une minorité qui n’a pour objectif que sa reproduction, n’empêche que tout ça manque cruellement de projet collectif, d’envie de faire quelque chose.
Alors je vais à l’école, je regarde évoluer mes congénères, leur gestion de l’anxiété et de la charge de travail dont on nous investis. La peur les guide pour bon nombre, tout cela semble faire sens pour eux. Je me fais l’effet d’être un pique assiette du sujet, ou un intermittent de la technocratie.

Mes rêveries m’entrainent vers les routes enneigées du Rustikhistan, où les chefs de groupes tiraient leur légitimité de l’épreuve partagée, de l’exemple donné, de l’absence de faux semblants. Les dragons portés ouvraient la voie vers un village coupé de la vallée depuis le début de l’hiver. Des renseignements indiquaient de possibles intimidations des Bordures sur les populations montagnardes.

La moto de tête roulait sur la berne, préférant la neige fraîche peu profonde aux plaques de verglas de la route défoncée et abandonnée par l’administration depuis des décennies. Les side-cars se suivaient, bonhommes, personnifiant le calme des vieilles troupes. Les hommes connaissaient leur boulot, mille fois répétés à l’exercice, éprouvés sur le terrain. L’adage « la sueur épargne le sang » personnifiait bien ces volontaires qui savaient pousser le dépassement de soi jusqu’à l’absolu.

On est arrivé à la nuit tombé, bien rincé mais sans encombre dans ce petit village de montagne. Au pied du panneau d’entrée de bourg un petit tumulus de neige semblait masquer des caisses. Le chef du village nous a accueillis avec le conseil des anciens dans l’ancienne église reconvertie en mosquée en nous offrant le thé autour de nouvelles de la vallée. Lorsque je l’interrogeais sur d’éventuels passage de troupes bordures, le chef eut un hochement du bonnet avant de nous dire qu’ils en avaient vu passer quatre. Devant son propos laconique, je lui demandais s’il savait où ils étaient passés.
« Ils n’ont pas réussi à aller plus loin et sont resté à l’entrée du village » me dit-il tranquillement. Devant mon incrédulité, il poursuivit : « Ils sont dans les caisses au pied de la pancarte de signalisation, on les enterrera au dégel. » La conversation était close et il nous resservit du thé en nous questionnant sur nos régions d’origine avant de nous proposer un matelas dans la mosquée.

Avec du recul, je ne sais pas si tout ça c’était de l’organisation du travail conceptualisé comme il se doit, et si ça répondait à des critères d’accréditation aux normes en vigueur dans la communauté européenne. Ce qui me rassure c’est que même si je ne deviens pas un manager inséré dans un environnement qui vise l’efficience, j’aurais quelques repères concernant la notion de commandement.




jeudi 5 janvier 2017

Qui se souvient de Melnibonée?


     C'était une île, une civilisation à elle seule au milieu des barbares. La puissance de ses dragons et la force de ses magiciens lui permettait encore de lutter contre l'effondrement malgré la proportion de plus en plus importante d'esclaves sur ses terres. Les citoyens aristocrates d'Imryr, la cité qui rêve, ne vivaient plus que dans le virtuel, la puissance de leur magie leur épargnant la concurrence des barbares et les turpitudes du quotidien. Et pourtant, ce monde a été englouti par les hordes avides du réel, de la faim, de la vie.

Aujourd'hui, nous vivons dans un pays tellement luxueux que l'on défèque dans de l'eau potable, où même le pauvre des pauvres gagne mieux sa vie qu'un haut fonctionnaire Haïtien. Dans ce pays les hommes libres sont rares, les citoyens encore plus du fait de la désaffection pour la chose publique. L'accès à la sagesse décroit au rythme de la croissance de l'accès à la culture par la dématérialisation. Ces paradoxes sentent la fin de race, le soin palliatif d'une civilisation qui n'en peut plus de mourir. 

Certains trouveront ces propos bien sombres et pourtant ils sont porteurs de bien des espoirs. La nature étant extrêmement bien faite la mort est toujours l'annonce d'une naissance, malgré les épouvantails millénaristes écologisants de ceux qui s'imaginent pouvoir tuer la terre. Trop anthropocentrés, ils ne savent pas que c'est elle qui aura le dernier mot et que notre espèce sera éteinte depuis des millions d'années avant que la terre ne rende son dernier souffle. Elle survivra à notre maltraitance qui nous tuera plus sûrement.

Je disais donc que la mort de notre civilisation porte en elle les prémices d'une autre, n'en déplaise aux angoissés du grand remplacement qui n'ont pas été foutu de faire assez de gosses pour ne pas s'en plaindre ou trop fainéants pour changer les choses. On s'imagine être éternels avec notre accès aux soins et aux technologies mais nous ne faisons que rêver notre vie dans nos tours d'ivoire occidentales. Viendra le temps de ceux qui cultivent, qui construisent, qui survivent, les sans dents de la Terre. Ils sont en forme, n'ont pas peur de partager leur pain et leur toit avec leurs pairs et se lassent peu à peu de nos pillages de leurs pays. Quand ils prendront conscience que nos citadelles dorées ne sont que des châteaux de cartes sans électricité et leurs frêres esclaves, ils souffleront notre monde comme une bougie.

C'est le lot de toutes les formes de vie sur terre, de la fleur aux plus brillantes citées en passant par l'homme. Qu'importe l'heure ou la chronologie, homo occidentalis a vécu. Reste l'art, comme les nobles nécromanciens de Melnibonée, ultime refuge, dernier monde perpétuellement à conquérir. Alors savourons la littérature, célébrons la musique, contemplons nos palais , nos statues, et nos toiles, enivrons nous de la scène. Jouissons de tout cela avant que cela n'ai plus aucun sens à part pour quelques archéologues qui les redécouvriront dans des millénaires, si tant est que nous laissions des traces. 

Qui se souvient de Melnibonée?

lundi 19 décembre 2016

La chaleur de la terrasse en fin de journée


     C'est un phénomène que j'ai découvert grâce au chat de la maison. Il était là, allongé sur le côté, on aurait presque pu le croire mort jusqu'à ce que d'un bond il se jette sur une mouche égarée là. Les dalles disjointes de la terrasse gorgées de la chaleur de la journée m'accueillent.

Faut être honnête, j'ai pas été brillant sur ce coup là. La vilaine maison avait une terrasse nord plutôt mal en point. Elle avait été faite sur une dalle béton franchement maigre avec de la récupération de carrelage d'intérieur. Donc, est arrivé ce qui devait arriver, il a fallu refaire la terrasse. Faut dire qu'on se prenait les arpions dans les coins de carrelage et l'herbe poussait plus que ne pouvait supporter les joints. Avec ça, il était plutôt moche mais bon, le côté moche des choses, ça change tous les quatre ou cinq ans donc il suffisait d'attendre.

Mais on l'a quand même recouvert d'une autre couche avant que la terrasse ne se venge en laissant des artisans reculer en camion dessus. Du coup on a une terrasse récente avec des dalles neuves cassées et disjointes par le gel qui s'est engouffré et les fait paisiblement éclater au fil des hivers.

En voyant se prélasser le chat sur la  la terrasse, je me suis laissé tenter. Je suis allé chercher l'outil nécessaire à l'expérience, à savoir une bière bien fraîche, j'ai enlevé mes brodequins et mes chaussettes et j'ai déployé mes orteils sur le dallage. Assis au bord de la terrasse, le regard vers le couchant et le village perdu au creux des vignes. Le chat et moi n'étions pas encore découvert par le reste de la maisonnée et goûtions un moment sacré sous les auspices de la sauvagerie.

Pas besoin de lui parler, c'est ce qui est bien avec le chat, il comprend tout. Il comprend la vacuité de nos existence, la vanité de nos rêves, la réalité de l'illusion de l'anthropocentrisme. Il est là le chat, ici et maintenant, faisant blêmir de jalousie bien des méditants.

Le chat et moi, on a une relation comme ça, faite d'allergie et de distance, de conversations profondes et de respect mutuel. Il sait que je cherche la maîtrise de son art, il est indulgent de ce que je n'arrive pas toujours à suivre ses enseignements. On est tellement hermétique à la sagesse, nous les humains, qu'il me faudra du temps pour accéder à quelque chose approchant de loin la sagesse de maître chat.

vendredi 28 octobre 2016

Joseph



     On a tous des événements ou des gens qui nous ont construit, il en est ainsi pour moi de Joseph.
C'était au siècle dernier lorsque j'étais étudiant. Lors d'un stage dans une clinique d'une petite ville de province (ben oui, on ne disait pas encore Région à l'époque), je m'initiais à l'art périlleux des soins en chirurgie. Je dis art car dans mon boulot, on est loin de la science, on apprend en répétant les gestes, en tâtonnant souvent, en ratant parfois. L'outil le plus difficile à apprivoiser restant soi-même.

Je n'étais pas particulièrement brillant mais je me trouvait le seul en stage à accepter la proposition de la surveillante (ben oui, on ne disait pas encore cadre de santé à l'époque) de dépanner de nuit sur un arrêt de travail inopiné, faut dire qu'ils le sont toujours. J'avais accepté par vénalité, à l'époque on ne gagnait rien en stage et comme disait le philosophe Michel Colucci: "les fins de mois étaient difficiles, surtout les trente derniers jours".

Je suis donc arrivé dans le service dans lequel j'étais en stage depuis quelques semaines pour accompagner un vieux crabe du service. Je ne l'avais jamais vu auparavant. A l'époque, pour pallier aux pénuries de personnel on travaillait en horaire coupé de façon systématique quel que soit le stage. huit heures jusqu'à midi et seize heures jusqu'à vingt heures. Comme les lieux de stages étaient loin de nos domiciles, on restaient sur place pour travailler les cours, ça faisait du douze heures d'amplitudes avec une pause d'une demi heure en gros le midi, de quoi faire hurler aujourd'hui....
De nuit, on était aussi en douze heures, ça me laissait de belles perspectives de repos cumulés pour bouquiner et flemmarder à souhait. J'ai franchi la salle de soins plutôt tranquille, je connaissais la boutique, j'avais pu mesurer la charge de travail et puis on m'avait dit que l'infirmier de nuit était bizarre, ce qui me rassurait au vu des futures collègues qui se trouvaient "normales".

Le bonhomme était en train d'éplucher les dossier, ignorant royalement les infirmières en train de butiner et de s'affairer pour ne pas laisser de travail pour le soir. ça me laisse goguenard cette volonté de vouloir laisser place nette, comme si c'était possible dans un service de soins tournant vingt quatre heures sur vingt quatre. Avec ses espadrilles de couleurs rouges assorties à ses bretelles sur un débardeur de coton qu'on aurait pu donner à une personne hospitalisée, sa blouse avait du mal à cacher sa fantaisie. Il arborait des moustaches très seventies et des demi lunettes de quadragénaire qui se vioquise. Dans cette petite clinique chirurgicale, on était loin du standard chaussures blanches collants de contention, gilet ivoire ou beige tricoté main du reste de ses collègues. On en était pas encore aux sabots plastiques de couleurs assortis au chouchous mais il y a des constantes.

Il m'a serré la louche avec des paluches de bûcheron néammoins douces et m'a invité à aller faire un tour sur la terrasse pour me brieffer. Il m'a raconté l'ambiance du soir, les consignes pour bosser avec lui. T'inquiètes pas gamin, si t'es suffisamment fainéant donc organisé, y a pas de raison que tu y arrives pas. Quand tu te poses une question, viens me voir, c'est rassurant que tu sois forcément nul, tu veux un clope?
Il roulait des cigarettes de tabac brun comme les ouvriers sur les chantiers, j'aimais bien l'odeur. J'étais maladroit à rouler le tabac. A l'époque, la surtaxation n'avais pas encore frappé et le paquet était à 5 franc, ça fait dans les 74 centimes d'euros le paquet.... Du coup, tu roules pas dans ces cas là. J'ai craché mes poumons sur la cigarette de brun et on est rentré se siroter un café avant de faire le tour.

T'avais jamais l'impression qu'il se pressait, les gestes étaient sûrs, la parole rassurante pour chacun. Je restais dans un coin de la chambre jusqu'à ce qu'il me demande de l'aide, j'écoutais, je regardais. La technique était là sans en avoir l'air et sans que ça ressemble à un rituel. Il n'avait pas peur des corps et les touchait en ami. La très grande classe. Il m'a fait faire des soins très pointus, m'a repris sans me juger, m'a indiqué comment me perfectionner, m'a attendu pour faire les choses.

Après on a discuté autour des dossiers qu'il enrichissait d'une calligraphie luxueuse au registre lexical d'anthologie. La pile de livres au fond de son sac n'a pas bougé ce soir là, on a parlé littérature, bonheur de vivre et boulot comme jamais. Il n'a jamais cherché à faire semblant de retenir mon prénom et m'a invariablement appelé "gamin" toute la soirée. J'ai aimé ce moment comme jamais, c'est à ce moment là que je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose de ma formation. Cette nuit là, j'ai décidé que je travaillerais comme infirmier.

Alors j'ai cherché, j'ai tatonné, je me suis trompé, j'ai recommencé, j'ai trouvé et j'ai cultivé. Mais encore aujourd'hui après ce quart de siècle, ce type là est l'infirmier qui m'a le plus marqué dans ma carrière. Un sage.

mercredi 31 août 2016

L'orage dans les jardins de la Kasbah

     La route, encore et toujours, pour retrouver la paix des départementales et des villages tranquilles, fuir l'affluence des centres urbains et la violence de la promiscuité. Le plaisir du bicylindre qui ronronne, d'une conduite enroulée qu'on cherche à perfectionner sans cesse. Je conduis souple, cherchant jusqu'où pencher dans les virages avant de décrocher, jusqu'à quel régime puis-je descendre avant que le moteur ne tousse quand on arrive dans un patelin. Rouler sur un filet de gaz, surfer sur le bitume avec l'élégance d'un radeau fait de bidons de désherbants...

Il fait chaud, le temps est lourd et les routes du Bougnalistan invitent à la halte pour profiter du point de vue et se désaltérer. Les nationales empruntées parcimonieusement sont hantées de poids lourds de toute l'Europe apportant l'opulence consumériste jusqu'au plus modeste supermarché de campagne. Les camions roulent durs, jouer à saute mouton entre eux ne me divertit guère, mais la perspective de l'arrière de la semi-remorque pendant des heures me déprime. Jusqu'à une époque récente les chauffeurs par un mauvais goût certain tentaient de se démarquer de leur semblables mais l'uniformisation est en marche, exception faite des camions d'Europe de l'est et de la péninsule ibérique. On cherche les décorations fantaisistes et les peintures criardes qui les aidaient à exister.

Sur les parkings on les voit, harassés par les cadences chronométrées et la surveillance géo-satellitaire jusqu'à se qu'on réussisse à les remplacer par des machines. L'armée des ombres est en marche, elle grossit chaque jour. Parfois on aperçoit une incongruité, un type qui n'a pas compris comment les choses fonctionnent. Il est là, devant son camion sur une chaise pliante, à l'abri de son parasol, écoutant de la musique classique sur un poste de radio. Il fait l'effet d'un punk lors d'une réception à Buckingham Palace avec sa chemise et son pantalon au milieu des maussades en survêtements et maillots de sports. Le bonhomme paraît indifférent au contraste qui l'entoure, isolé aussi. Il fait la pause, le capot de son camion ouvert pour l'aérer. La plaque indique un letton, cette carte postale accompagnera mes réflexions jusqu'au havre où je vais me réfugier cette fin de semaine.

S'offrir du temps, un luxe rare et donc cher. Pas pour remplir, se gaver d'activités plus exotiques les unes des autres. Un temps de rencontre, d'échange, de conversation, pour élargir sa vision du monde, pour pousser encore plus loin l'art de savourer la vie. Le tout au sein d'un vaisseau de pierre érigé au creux des monts du Bougnalistan. Pour savourer l'instant, j'avais choisi une approche vicinale, apercevant de loin la tour protégeant le village. L'endroit est dépaysant, intemporel, solidement rassurant. Pendant des siècles, ces murs ont protégés les inquiétudes des paysans, leur sommeil aussi.
Une fois franchi les hauteurs du village, je découvre des habitants courtois et accueillants, un pays de cocagne pas encore envahi de touristes où procrastiner le temps d'une fin de semaine à l'abri de la faim, de la soif et de l'ennui du monde. J'aime à trouver chez d'autres un lieu de vie qui soit un temple consacré au livre et aux bibelots non formatés. Une maison qui ne sorte pas des papiers glacés de décorateurs d'intérieurs en mal d'élégance et de notoriété.

Le lendemain a été employé à roder aux alentour en quêtes de paysages et de vestiges d'apogée de notre civilisation. Cela valait des semaines de vacances de tours opérator aux confins du monde, des mois de visites de parcs d'attractions. Navigant entre les gouttes, le temps restait lourd et incertain. Retraitant vers la forteresse, nous avons passé une soirée exquise à confronter nos idées, à les ordonner. Tard le soir, les nuages se sont décidé à crever et des trombes d'eaux sont tombés sur la pierre poussiéreuse et la végétation environnante. C'est le moment que je choisis pour prendre le frais et profiter de l'instant. Restant abrité de la pluie au seuil de la porte d'entrée, l'éclairage public m'imposait l'église du village derrière le mur du jardin de la maison. L'édifice orienté semblait vouloir défier les siècles et les aléas. L'air était chargé des parfums de la nature écrasé par les grosses gouttes chaudes qui lessivaient le pavé poli par les semelles de générations de Bougnats. C'était magique. Le gardien orienté des clés de l'église du lieu m'avait fait là un beau cadeau.


lundi 13 juin 2016

Voyage et cheminement

     La lueur est encore grise, le jour ne saurait tarder à se lever, les oiseaux le chantent déjà avec toute la clameur annonciatrice des embellies de printemps.
Pas un bruit dans la maison encore somnolente.

Voilà des années que peu à peu je voyage chaque jour un peu plus loin vers l'inconnu.
La respiration est libre et abdominale et laisse mes pensées voyager sans entraves comme les nuages dans le ciel. Mes jambes croisées s'enracinent sur le tapis , ma colonne s'encre dans le coussin et mes mains  reposent l'une sur l'autre sans efforts.

La moto est un moyen de transport exceptionnel pour laisser libre cours à ses pensées, l'absence de conversation à entretenir, d'autoradio à subir invite à l'introspection. C'est sans doute pour cela que la tentation est grande de multiplier et de prolonger ces moments. Au fil des lectures on trouve des pistes, aussi ténues que des sentiers de randonnées sur les cartes de l'institut géographique national.
D'autres avant ont suivi ce chemin, avançant pas à pas toujours plus loin et toujours plus profond vers eux même. On part souvent bien chargé et puis on abandonne  en cours de route ce qui nous semblait essentiel au début.

Le chat vient voir par la porte entrouverte, et devant mon immobilisme rebrousse chemin vers la chaleur des couettes des enfants. Il a traversé mon ressenti comme les idées traversent mon esprit, j'ai entendu ses pas feutrés puis il a ronronné en se frottant contre la bibliothèque.

Au fil des séances de méditation ma posture s'est affermie, mes épaules se sont détendues, mes jambes se sont assouplies vers le zafuton. Parfois mes muscles ont même craqués de se détendre, comme lorsqu'on se fait manipuler par un masseur. Des petits riens de mieux être se sont accumulés au fil des semaines d'assiduité, les jours sans méditation devenant des jours sans.

Le rituel est épuré à l'extrême, pas de temple si ce n'est intérieur, pas de décorum, pas d'encens ou de prière. S'assoir et respirer. Rien à gagner, rien à perdre, pas d'endroit où arriver ou d'autre à quitter.
Tout se passe ici et maintenant, sommet de l'essentiel et de l'inutile.

Certains décrivent des étapes, des graduations où il faudrait arriver, des états de consciences à faire valider. Tout cela m'indiffère, ne m'apportera rien de plus que ce qui se passe à ce moment précis là. Et à la question du pourquoi je répondrais comme d'autres en leur temps au sujet du sens du voyage: "parce que."


jeudi 19 mai 2016

Il pleut à printemps.


     Dans les hôpitaux psychiatriques français, nombre d'adultes handicapés sont hospitalisés par défaut de lieux de vie où les accueillir. La complexité des financements fait que les lieux de soins comme les hôpitaux sont financés par l'état alors que les lieux de vies médico-sociaux relèvent de la région avec toutes les difficultés de budget qu'on lui connait pour cause de décentralisation des compétences sans faire la même chose avec les ressources. En clair nos impôts servent à accueillir des gens dans des lieux de soins là où ils pourraient vivre dans des lieux de vie plus adaptés et moins onéreux...
Des préoccupation de pays riche me direz vous, mais il est vexant d'attendre que nous n'ayons plus les moyens pour être bienveillant à l'égard de nos concitoyens de la diversité.

Par le passé on les a gazé outre-Rhin pendant qu'on les  affamait chez nous: 40000 morts de la révolution nationale dans les seuls hôpitaux psychiatriques français, ça vaut le coup de s'y attarder. Après la guerre on les a lobotomisés lorsqu'ils étaient trop encombrants faute de médicaments efficaces. Lorsque la chirurgie s'est démocratisée on les a stérilisés et il n'est pas rare encore de croiser de nos jours des relents d'eugénisme dans les comptes rendus et les propos des professionnels.

Parce qu'au final mon soucis est celui là: l'homme trie, classe, range pour organiser sa réflexion, c'est entendu. Pour autant, est-il nécessaire que la majorité cache la poussière sous le tapis et choisisse qui a le droit d'avoir une vie décente et sur quels critères?

Faute d'assumer de laisser mourir le fou, le débile et le crétin des Alpes, on le parque et on l'ostracise à moindre coût. Et encore, à moindre coût, même pas, c'est un peu une patate chaude que les administrations se jettent les unes aux autres. Du côté des professionnels l'accueil et la bienveillance sont bien souvent au rendez vous mais la polyvalence demandée est préjudiciable à l'accompagnement des gens qui viennent et vivent là.

Je ne suis pas un idéaliste, ce système coûte cher, fabrique de la souffrance et est contre-productif puisqu'il génère du handicap et de l'assistanat. La démagogie et le clientélisme ne feront jamais de la politique.

Dans ce monde où l'on concentre des gens différents, pas forcément pour leur ethnie ou leurs préférences sexuelles, j'ai su satisfaire au fil des ans ma curiosité de la vie. Enrichissement sans cesse renouvelé, j'y ai rencontré des êtres rares et des véritables génies dans leur genre.

L'Archange était de ceux là. Hospitalisé depuis l'enfance pour son agressivité et son décalage avec le monde des gens "normaux", l'épilepsie avait ravagé son cerveau, les chutes répétées labouré son crâne et son front. Dans ses colères il avait tellement maltraité ses oreilles qu'elles n'étaient plus que des bourrelets de chairs vaguement poilues. Il portait de manière irrégulière un casque bleu en résine qui lui donnait l'air d'un cycliste en goguette. il ne savait pas se reconnaître dans un miroir et avait peu d' autonomie dans les gestes quotidiens de la vie. Ses colères l'éloignaient des lieux de vie possibles, l'absence d'investissement aussi. Il était là et sa présence n'était pas interrogé, trublion surréaliste au milieu des patients en situation de crise.

Sa conversation était composée de propos empruntés à des soignants, d'expressions de la vie courante déformées en fonction de ce qu'il en avait entendu faute d'avoir pu en comprendre quelque chose. Sa passion pour le boudin aux pommes était proverbiale, ses goûts en matière d'associations vestimentaires pouvaient vous fracturer la rétine. Il avait une capacité à s'allonger au sol et à marteler une porte de ses pieds qui passait l'entendement. Même ses troubles du sommeil divertissait mes nuits de travail lorsqu'il se présentait à la porte du bureau infirmier avec pour seul vêtement une veste de pyjama à la propreté douteuse . Il me parlait alors à la troisième personne de ses peurs et son rire en s'enfuyant dans le noir des couloirs de l'unité aurait tenu une bonne place dans un film d'horreur.
Somme toute quelqu'un de bien plus curieux à côtoyer que nombre de nos concitoyens.

Et bien cet homme a tenu la phrase la plus poétique qu'il m'ait été donné d'entendre.
C'était à la fin d'un mois de mars, je changeais des draps dans une chambre dans l'attente d'une nouvelle hospitalisation pour quelqu'un. J'étais en compagnie d'une de mes aînées qui me contait l'histoire du lieu et des patients qu'elle avait accompagné au cours de sa carrière, véritable mine d'or professionnelle. Une référence en matière de regard et d'accompagnement des gens en manque de cases bien étiquetées et de préoccupations bourgeoises.
Le vent soufflait au carreau de la fenêtre en précipitant bruyamment une pluie abondante qui occultait la vue des arbres malmenés par la tempête. D'un pas court et précipité, l'Archange s'est approché à mes côtés, le pantalon tombant sur les hanches, le polo constellé de décorations alimentaires et baveuses.
Il a levé ses arcades sourcilières maintes fois recousues suite à ses chutes et ses automutilations. Le regard pétillant malgré l'apaisement des neuroleptiques il a montré du doigt la fenêtre et a dit d'une voix calme et assurée contrastant avec ses bégaiements habituels et ses cris:

"Il pleut à printemps."