"L'homme descend du songe."

Antoine Blondin

samedi 1 juillet 2017

Déroute



    Le Rustikhistan est un pays qui a délocalisé ses indigènes, ceux qui vivent dans le pays de leurs parents, à l'écart des zones urbaines dévolues à des cadres hyper-qualifiés dans la compétition ou à une main d'œuvre d'importation peu regardante sur les salaires et soucieuse de s'intégrer. On est très loin de notre paradis où coule le lait et le miel et où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Là bas, de grands axes autoroutiers relient les métropoles de la vallée, laissant les déserts agricoles montagneux se repeupler d'autochtones vivant des minima sociaux et de boulots précaires.

Ainsi, dès qu'on quitte la vallée et les grands axes,  les ronds points financeurs de campagnes électorales et les centres commerciaux dans la compétition de laideur, on peut se dégourdir les bielles sur un réseau secondaire vieillissant et mal entretenu. Au fil des départementales, les cités dortoirs cèdent la place à de petites villes aux rues principales entièrement à vendre et à la superette "vintage". Les vicinales conduisant à un habitat de hameaux isolés aux bâtiments officiels démantelés depuis que les communes ont été regroupées à marche forcées pour satisfaire à la rationalisation économique au mépris des particularismes locaux.

Après le déclin d'une agriculture extensive subventionnée, les champs sont retournés en jachère excepté une culture vivrière et de l'élevage gambadant sous le regard bienveillant de la communauté. Les déserts agricoles sont majoritaires dans ces zones de replis et sont propices à la promenade motocycliste.

L'exotisme est de retour hors des grandes villes au détour des vicinales et à l'ombre des stations essences abandonnées. Sous réserve de compléter son bagage de bidons d'appoint pour le carburant, on peut sillonner la campagne à l'éclairage des cartes d'états majors rigoureusement tenues jusqu'au siècle dernier et d'une bonne boussole pour les moments d'égarement. Les premières années où je me suis aventuré dans ces contrées, le mulet en bicylindre que je possédais me paraissait convenir au terrain. Sans être aussi lourd que les avions de chasses pour aventuriers en goguette qu'on nous inflige actuellement, il était suffisamment récent pour que je ne me préoccupe pas trop de son fonctionnement. Le refroidissement liquide soulageait le moulin dans les petits chemins de montagne, c'était pas mal. Je mettais sur le compte de la précarité le fait que les locaux roulent avec des petits mono ou bicylindres refroidis par air hors d'âge quand ils délaissaient leurs tracteurs ou leurs fourgonnettes.

En fait ce n'était pas que pour ça, j'allais l'apprendre à mes dépends. Chargé comme on peut l'être pour deux semaines de routes en autonomie complète, j'envisageais de rouler toujours plus au nord- est à la frontière avec la Bordurie pour retrouver des amis qui avaient pris leurs quartiers d'été dans une cabane de berger abandonnée retapée pour l'occasion. Les orages gênaient à peine ma progression et ma combinaison de quart de marin pêcheur assurait son office même si le tour de cou commençait à mécher sur mon chandail. Toujours aussi tête en l'air, j'avais oublié de mieux assurer l'étanchéité du col.  Après une jolie ligne droite, ce que de loin j'avais pris pour l'annonce d'un virage s'avéra être une coulée de boue qui avait emporté une partie de la route. A première vue ça paraissait faisable, un peu gras peut être, mais faisable. Ouais... Pas trop fier je m'engage dans la boue en première, léger sur les gaz sans pour autant empêcher l'arrière de partir un peu. Et puis là, comme une merde, je glisse puis cale ma roue arrière dans un nid de poule de la taille à servir de salle d'accouchement à un hippopotame.... Le fourbe était dissimulé par la boue. C'était bien, pas comme si il pleuvait des cordes et que j'étais en plein désert agricole. La bécane avait la roue arrière dans la boue et le bras oscillant et l'arrière du châssis était calé au bord du nid de poule. Note, plus besoin de béquiller, ça tenait tout seul. Par contre, pour aller plus loin, ça allait être compliqué.

Dans ces cas là, tu pestes d'emmener autant de trucs, tu enlève les bagages, tu te mets devant ta bécane en la prenant par le guidon et tu tires comme un âne. Après deux ou trois glissades sur la boue le cul par terre et l'entrejambe calée contre le pneu avant, oui je sais c'est pas ce qu'il y a de mieux en terme d'épanouissement, je me suis assis au bord de la route pour examiner la situation à tête reposée et rêver d'un endroit sec et d'un verre de schnaps. Tout seul, ça paraissait compliqué, voire pas facile. Avec un tracteur, ou un câble, ce serait mieux. J'allais devoir me passionner pour la marche à pied.

J'avais oublié qu'on est au Rustikhistan, et que dans ce pays béni des dieux, il y a toujours un type qui surgit de nulle part lorsque tu commences à perdre espoir. En l'occurrence, de l'autre côté de la coulée de boue, alors que l'orage se terminait, vint à ma rencontre un type au casque orange et à la cape de pluie juché sur un quart de litre chinois monté dans un cadre Rustikh assemblé dans la vallée. Le quatre temps avait sans doute besoin d'un échappement plus écolo mais sonnait bien. Le type, hilare, a sorti une corde de sa sacoche avant de venir vers moi pour me proposer un coup de main.  Pas fier, il a fixé son bout au guidon et m'a demandé de contrôler l'équilibre de ma bécane. Il avait réellement l'intention de tirer ma bécane avec sa trapanelle. Vous voulez que je vous dises, non seulement il avait l'intention, mais en plus il l'a fait. Forcément, ça m'a coûté cher en schnaps et en mal de tête au bistrot du village d'après mais ça valait le coup. On a discuté longtemps des avantages comparés de nos bécanes, de la mode des voitures déguisées en quatre roues motrices appliquées aux motos, outils de majorettes en mal de costumes de princesses...

Parce que faut être honnête, vouloir faire du chemin avec un tout terrain des villes tout juste fait pour enjamber un trottoir, et trop lourd pour être relevé tout seul, c'est juste idiot. Pour faire court.
Alors soit tu roules en routière et tu sors pas des routes balisées pour les touristes, soit tu restes humble et tu joues aux petits chevaux avec ce qui a toujours fait une moto. Un cylindre de guère plus d'un demi litre maximum, deux roues et un guidon. A moins de privilégier la voie royale de la motocyclette à panier adjacent. Nouvelle leçon du Rustikhistan à méditer.


jeudi 1 juin 2017

L'absent du mémoire





C’était en 1988, j’étais étudiant infirmier de première année dans une école de province. Si mes notes à l’écrit étaient correctes, mes appréciations laissaient à désirer, mon irrévérence et mon dilettantisme collaient mal au sérieux et à la rigueur nécessaire à l’exercice d’une profession encore enseignée comme un sacerdoce. Je devais effectuer un stage au sein du Centre Hospitalier Spécialisé du département, vieil édifice pavillonnaire du siècle dernier, merveille d’architecture aux unités désuètes et en mal de restauration.

Le contexte n’était pas des plus sereins puisque les Infirmiers de Secteur Psychiatrique voyaient leur formation disparaître dans le cadre de l’harmonisation européenne et je faisais partie de l’avant dernière promotion avant une formation unique majorée d’enseignements de psychiatrie.  Voués à voir leur patrimoine culturel en grande partie disparaître, les Infirmiers Psychiatriques boycottaient l’encadrement des futurs diplômés d’état en stage. A notre arrivée, les soignants nous avaient présentés la bibliothèque du service pour y travailler nos cours et l’aspect théorique de la psychiatrie. Les deux collègues avec qui j’étais se cloîtraient de peur dans cette salle et travaillaient leur cours en vue du prochain écrit, nous n’avions pas d’évaluation pratique lors de ce stage.

Je n’ai jamais réussi à me départir d’une certaine curiosité dans la vie, et mes lectures adolescentes m’invitaient à découvrir cet environnement fascinant si souvent décrit par Howard Phillips Lovecraft ou Stephen King, sans compter le local de l'étape, Hervé Bazin. Faute de motivation pour préparer un écrit prochain qui se cantonnait à du bachotage et qui nécessitait pour moi de répéter la veille pour mieux oublier le lendemain, je me suis mis à déambuler dans les couloirs. Les infirmiers nous avaient invités poliment mais significativement à ne pas rester jouer dans leurs pattes. Mais rien ne m’empêchait de traîner dans le réfectoire où trônait une télévision en noir et rose grillagée accrochée au plafond. Le petit carrelage des années cinquante était magnifique et donnait lieu à de multiples réflexions à voix haute d’un monsieur à la robe de chambre débraillée et tâchée de beurre assorties à des charentaises qui avaient connus des jours meilleurs. Près des doubles portes battantes ouvertes officiait près de son chariot une blouse blanche à l’allure débonnaire et au regard pétillant de malice. Le geste assuré et large, il serpillait consciencieusement en me regardant arriver.

« T’as pris un café ce matin ? » a été son bonjour. Après un hochement du menton à l’adresse du chercheur en équation de carrelage qui lui répondit par l’affirmative, il revint avec un petit plateau supportant trois tasses de café et du sucre en cas de besoin. Nous avons pris silencieusement le café puis il s’est enquit de ce que je faisais à traîner dans le pavillon. Devant mon peu d’enthousiasme pour les litanies du référentiel de compétence infirmier devant le mur des lamentations des rayonnages de la bibliothèque, il m’a invité à le suivre dans son périple du matin. Il consistait à aller porter les bons de commandes et à réceptionner des bons précédemment effectués. Chemin faisant il m’a fait découvrir les différents pavillons, m’a fait passer par l’unité fermée de sécurité de l’établissement grâce à la complaisance d’un de ses collègues ASH. J’y ai découvert des cellules capitonnées à l’ancienne et des gens manifestement en grande souffrance au vu de leur comportement. Il m’a raconté son ancienne vie de marsouin parachutiste, ses campagnes en Afrique, les blessures qui l’ont finalement conduit à la vie civile et à l’hôpital. Il m’a emmené à la morgue et son collègue qui nous a ouvert, manifestement souffrant de troubles addictifs, a salué d’un tonitruant « bonjour tout le monde ! » les habitants du lieu reposant dans des tiroirs aux portes de bois et poignées inox comme le réfrigérateur chez le voisin charcutier quand j’étais petit.

Il m’a parlé de la raison qui faisait jouer les infirmiers aux petits chevaux avec les patients en fumant leur cigarette, à quoi servait la lecture de revues féminines avec les patients dans le hall d’accueil. Je lui ai parlé de ma peur des douches collectives que j’avais aperçues le matin, les infirmiers en bottes et en tablier de caoutchouc blanc. Il m’a répondu par un récit de l’histoire de la psychiatrie, par des références littéraires sur les personnages célèbres ayant été hospitalisées dans l’établissement. De retour dans le pavillon il m’a parlé de l’équipe soignante, de leurs compétences et des limites de chacun. C’était un inventaire sans jugement, un état des lieux des atouts que je pourrais utiliser lors de mon stage. Je suis retourné l’après-midi dans la bibliothèque sans grand enthousiasme mais avec la conviction qu’il y a avait quelque chose à investiguer.

Le lendemain matin, malgré la désapprobation muette de mes collègues étudiantes, je suis retourné le voir et lui ai lancé : « je peux te donner un coup de main ? ». Il a rigolé de bon cœur, m’a affublé du vocable de « pauv’gosse » et m’a filé une pelle à poussière pour préparer le travail du balais à franges qui régnait en maître à l’époque dans les institutions hospitalière. J’ai ainsi pris l’habitude de passer ma journée avec lui à aller porter les poubelles, chercher les chariots de linge, les armoires de repas, courir l’hôpital pour porter les examens ou aller chercher leur résultats. J’ai vu les patients venir vers Henri, c’était son prénom, l’ASH, pour discuter avec lui, lui parler de leurs souffrances, de leurs espoirs. Il avait l’écoute bienveillante, les mots pour rassurer, l’œil pour me raconter ensuite ce qu’il avait vu, l’histoire du bonhomme et l’évolution de son séjour. Ça a duré deux ou trois jours, je ne sais plus. Et puis, une fin de matinée, un infirmier que je trouvais très impressionnant par la force tranquille qui émanait de lui est venu me trouver et m’a dit qu’Henri pensait que ça valait la peine que je le suive pour les entretiens de la matinée. Il m’a dit : « à condition que tu t’assoie là où on te dis, que tu regardes, que t’écoutes et surtout que tu te taises. » J’ai pas moufté ni demandé mon reste, ai souri à l’adresse d’Henri et ai marqué à la culotte l’infirmier par la suite. J’avais un référent de stage.

J’ai bu beaucoup de café, craché mes poumons avec du tabac gris partagé avec des patients et des infirmiers, j’avalais goulûment des pans entiers de leur culture expérientielle qui me faisait l’effet d’un Everest de la profession. A chaque fois que je passais près d’Henri et que je voulais tourner en rond pour essayer de le remercier, il m’envoyait paître par un « files, tu vas louper quelque chose ! ». C’est passé trop vite, j’ai même pu accompagner un infirmier lors d’une visite à domicile auprès d’une dame qui nous a offert un café recuit, assis sur un canapé enfoui au milieu de couvertures tricotées main et de napperons en pagaille. Je ne comprenais parfois pas grand-chose, la symptomatologie était bien souvent obscure, mais je passais un stage merveilleux où on m’avait fait de la place.


Merci Henri.

mardi 2 mai 2017

Le sens interdit



                   Dans un monde où cinq fruits et légumes sont nécessaires, où l'alcool ne peut plus se boire que par excès, ou le tabac tue et où lire n'est plus accessible à beaucoup car il nécessite un effort plus important que le prédigéré de l'audiovisuel, est-il encore possible de penser?
Quand on objective le risque et qu'on prend conscience que le premier lieu de violence est à l'intérieur de la famille, que le suicide tue bien plus de gens que la route, et que l'hôpital, ses erreurs et ses infections tuent plus de monde que toutes les maladies réunies, les accidents de la route ou les suicides, ça vaut le coup de se poser un peu et de s'interroger.

Alors j'ai repris ma moto laissée au garage qui ne servaient plus ces derniers temps que pour la ballade dominicale pour cause d'insertion sociale et de semblants. Il fallait que je sente à nouveau la pluie et le vent, pour vivre encore la morsure du froid, pour éprouver physiquement ce qui m'entoure, et cesser de chercher à le penser raisonnablement. J'ai cessé de m'inquiéter de ce monde et de mes rapports avec lui, il allait devoir faire avec qui je suis. Si je convenais de la nécessité du respect des lois qui s'appliquent à tous, j'entendais chercher les espaces de libertés qui restaient dans les interstices.

Il est vrai que les autoroutes sont plus fonctionnels, sécurisants, rapides. Plus chers aussi. Mais vous ne trouvez pas qu'on s'y ennuie? Je me suis secoué, ai accepté de perdre une demi heure sur le trajet habituel en prenant les départementale. Fallait que je me reprenne, ça devenait nécessaire. Pourquoi n'étais-je plus assez raisonnable pour perdre du temps à gagner du plaisir? ça n'avait pas de sens de se laisser entraîner par ce courant de comptables et de boutiquiers qui voulaient me faire croire que faute d'éternité je pourrais mourir en bonne santé.

Parce qu'il faut vous dire que la moto, ça aide à réfléchir, si si, pas d'autoradio, pas de voix suave de GPS, et une relation directe avec ce qui vous entoure, les rafales de vent comme le fumet des élevages environnants. Et en route le long de la Loire en surfant sur l'asphalte avec l'élégance d'un tracteur russe, je faisais l'inventaire de ce qui faisait sens dans mon quotidien. Il y avait la lecture bien sûr, indéfectible maîtresse au plaisir sans cesse renouvelé, jalouse du temps passé avec la motocyclette qui constitue mon autre relation adultérine à rendre jalouse ma compagne. Et puis, et puis quoi? Et bien en fait il y a maintenant, le choix des mots, le plaisir de rencontrer des gens, de vivre auprès de ceux qu'on connait, la solitude aussi, avec sa tranquillité. Seul l'instant compte, aperçu de l'éternité.

Les angoisses de morts, de souffrances, de manque, sont nuls et non avenu car ils seront forcément au rendez-vous. Et comme le bonheur c'est quand les emmerdes se calment, il ne reste que maintenant. Je serais toujours à la fois seul et interdépendant, pétri de paradoxes. Mais rien ne remplacera le goût des tomates ramassées dans le jardin ou le plaisir de lacer consciencieusement  ses baskets de toiles, les mêmes que quand j'étais môme, pour aller faire pétarader ma bécane et écumer les vicinales des coteaux de la Loire.

A l'heure ou nous devons choisir entre la peur et l'homme marchandise, je fais le pas de côté de prendre le plaisir. Je veux vivre à plein, en n'ayant pas oublié le goût du malt ou du houblon, le son du rock'n roll ou du piston dans la chambre de combustion, la vue de la route qui se déroule à l'infini, la douceur de la peau de l'être aimé, l'odeur de la pluie à la fin d'une belle journée d'été. Je laisse le reste aux gens que ça préoccupe, n'ayant pas besoin d'autres richesses.

lundi 3 avril 2017

Liturgie païenne






          Il en est des fêtes comme du reste, celles que je préfère sont celles qui sont improvisées. Lorsque le jour s'avance et que l'envie se fait jour, celle qui partage mon quotidien devient magicienne. Je sens les choses venir lorsqu'elle songe en regardant la cuisine ou qu'elle dépose quelques propos anodins sur un condiment ou un aliment. Puis souvent elle cherche dans des livres l'inspiration, tout en revenant toujours à un classeur de compilation de recettes hérité de l'enfance et enrichi au fil des décennies. Ce carnet aux feuilles disparates et aux illustrations cannibalisées dans des revues tient du diurnal monastique ou plutôt du grimoire cabalistique, aide mémoire de rituels hédonistes sans cesse renouvelé et réinventé. Il n'est pas qu'écriture et illustration, elle y puise une force quasi transcendante qui la pousse au sortilège.

          A ce moment là souvent elle laisse en plan le livre, un tiroir  de condiments ouvert et un placard entrebâillé, laissant la magie comme en suspension dans la maison. Si on ne l'interroge pas, elle peut prendre son sac et son manteau et filer faire des courses sans demander son reste. C'est qu'elle est déjà envolée sur le balai, ou dans le ballet, d'une cérémonie dont elle a le secret. Elle va toujours au plus court, c'est qu'il n'y a pas de temps à perdre! A l'épicerie du village si possible ou à celle du village voisin. Parfois avec un air résigné elle s'arme de courage pour partir quêter le graal d'un met ordinaire à la petite ville voisine, puisqu'il fait défaut à nos réserves mais qu'elle ne saurait renoncer à sublimer.  

          De retour sans autres commentaires, elle se lance dans des allers et retours entre le sous sol, le jardin et la cuisine. Courant d'un ingrédient à l'autre, si elle officie j'ai réussi à y trouver une place. Mais il a fallu s'imposer avec humilité et opiniâtreté. L'assistant que je suis demande ce qui se prépare, va chercher un flacon à la cave en fonction pour qu'il décante, sort des ustensiles et épluche diverses chose. Je ne comprends goutte à l'assemblage mais je me berce d'odeurs et d'élégance dans les gestes et la posture. Si je perçois que le chantier est titanesque et nécessite de le mettre en valeur, je coupe quelques rondelles de saucissons ou tartine du fromage pour goûter le vin et le faire goûter afin qu'il soit vérifié qu'il est bien approprié. Dans ces moments il y a peu de commentaires, un claquement de langue pour le vin, un hochement de tête d'approbation pour la bouchée. L'heure est grave et digne.

          Vient le temps du couvert, de la table vite dressée de façon spartiate voire disparate. Par moment il convient d'assortir les couverts et les assiettes, mais toujours dans la simplicité. Comme souvent, on a oublié le pain, et il faut courir en chercher avant que la boulangerie ne ferme. Ces jours là on ne prend même pas d'apéritif, l'affaire est d'importance.

          Et là, d'un pas mesuré mais sûr, elle s'avance vers l'escalier pour entonner d'une voix claire un "à table" qui vaut toutes les élévations. La transsubstantiation est faite. Le divin est parmi nous comme jamais. Parfois en s'asseyant je souri à la vision du couteau d'office qu'elle a gardé pour manger, transgressant elle même l'injonction de mettre des vrais couteaux de tables "pour une fois". Alors je sors le canif de ma poche, outil indispensable à l'exécution du rite. Objet témoin d'une culture pluriséculaire d'affreux macho phallocrate que je suis. Le partage commence, chacun commente, les enfants rechignent, l'enjeu étant de taille pour contester l'autorité parentale. S'opposer sur la cuisine fait toujours mouche quand on a un cordon bleu pour mère. Surtout quand l'art est poussé au niveau de la sorcellerie.

          Prenez quelque chose de simple, que beaucoup prendraient pour banal, et ajoutez y cette magie. Et vous aurez du plaisir à l'état brut, vos papilles vibrerons  de plaisir, vos sens en émoi. La viande et sa cuisson, la sauce réinventé, ce goût qui n'en finit pas de fondre dans la bouche. Avec un plat pareil, il n'y a presque plus besoin de dessert, même s'il arrive en plus, comme pour servir ce qui l'a précédé. L'"ite missa est" est atteint lorsqu'elle lâche un "c'est rien à faire" avec une humilité non feinte. Il me suffit alors de la regarder pour la faire sourire. La communion a eu lieu.

dimanche 19 mars 2017

L'élégance





photo Adam Wawrzyniak



           Dans ce gros centre hospitalier de province, deux canards sentant que l'hiver se faisait la malle ont élus domicile près des parterres de fleurs sans doute pour y nicher prochainement. On m'a dit qu'il en était venu quelques uns une année et que depuis, avant chaque printemps, un couple vient nicher entre les vieux murs multiséculaires et les immeubles high-tech aux immenses surfaces de verre. A les voir se dandiner dans les allées de cet hôpital de centre urbain, il n'y a pas qu'un côté surréaliste de l'effraction de la nature dans la tentative désespérée d'omni-contrôle humaine de micro massifs de plante archi-taillées et de rares allées de graviers dératissées. Pas que.  Lorsque ces gallinacés se posent sur l'herbe, le mâle et la femelle dans leur plumage respectifs, le cou rentré, comme prenant la pause, il y a de l'élégance. La nature a par définition des élégances qui nous laissent émus, presque fasciné parfois.

          Bon, je sais, on pourra ironiser sur l'élégance des gallinacés, il n'empêche qu'il est fréquent qu'on soit interpellé sur le sujet, de l'élégance en général, pas forcément de celle des gallinacés. Ces questionnements me laissent perplexes, je reste authentiquement sans réponse. Vous imaginez vous, être interrogé sur le beau? Un collègue m'a récemment interrogé pour connaître mon avis sur la beauté d'une personne que nous connaissions. J'y ai réfléchi, j'y réfléchi encore. Comment peut on tronçonner quelqu'un, ou quelque chose, entre son aspect, son contenu, ce qu'il nous remémore?
J'ai connu des gens à la plastique quelconque dégageant un charme indéfinissable mais pourtant bien présent. La fougue ou la culture d'autres supplantant bien des apparences. Et combien de beautés fatales se sont transformées en harpies à la première parole prononcée?

          Sans doute, sans doute est-il possible de se passionner pour la plastique à l'envie, mais dans ce cas comme on regarde un paysage, à la condition de quelque chose de statique. Dès que le paysage bouge, dès que la vie prend forme, il y faut de l'élégance.

          Il y a un quart de siècle j'avais pris un car pour me rendre en Syldavie. La frontière Bordure avait été très impressionnante, avec ses barbelés, ses miradors, ses gardes frontières et leurs chiens démuselés avant de passer contrôler les identités. En grimpant dans le vieux car, en pleine nuit après une traversée mouvementée de la Bavière, le garde frontière avait ostensiblement enlevé la muselière du chien puis armé son fusil d’assaut. A ce propos avez vous remarqué que les journalistes affublent ces armes du terme d'arme lourde? C'est d'un comique, comment vont-ils alors qualifier un fusil mitrailleur ou un canon? Bon, le garde frontière et son arme légère passaient dans les rangées, la lampe torche au poing et vérifiait scrupuleusement mon passeport tout neuf. Curieusement les européens de l'ouest que nous étions se sont calmés tout net, comme si le houblon accumulé dans le pays voisin s'était d'un coup évaporé. Comme accueil, ça avait le mérite d'être particulier.
La suite s'est révélée impressionnante, la traversée d'un pays radicalement différent du notre, comme s'il avait suivi un chemin parallèle, victime d'une uchronie particulière.

          Passé une deuxième frontière pour arriver en Syldavie, j'ai découvert à deux jours de route de chez moi un monde radicalement différent, des valeurs d'accueil et d'échange comme en racontaient les anciens chez nous quand on les interrogeaient. Et puis il y avait l'hospitalité, généreuse, inconditionnelle. D'aucun vous diront que les gens étaient pauvres, que l'état sanitaire de la population était inquiétant. Je répondrais que les gens mangeaient à leur faim, que s'il n'y avait pas l'eau courante dans les villages pour tout le monde les gens étaient cependant propres et avaient un sens de la dignité que bon nombre d'entre nous ont perdus. Le luxe dans lequel nous vivons nous fait perdre l'idée du nécessaire.

          Dans le village où je contribuais dans la mesure de mes moyens à assister le médecin de campagne avec des moyens rudimentaires, j'ai appris à mesurer le temps différemment, en heure de charrette à cheval, j'ai échangé des pistes de lecture avec des gens roulant délicieusement les "r" en parlant un français châtié, j'ai bu force distillats de fruits et de graminées, et j'ai appris à aimer les pays de l'est. Je n'y suis pas retourné, la vie, les années fuient dans le sablier des contraintes, mais peut être un jour, peut être.

          Et bien dans ce village, les femmes avaient une dignité particulière, une présence forte, une volonté redoutable et une simplicité qui forçaient le respect. Leurs robes n'étaient sans doute pas de la dernière mode, leurs mains avaient le vécu de ceux qui s'en sont servi. Mais je me souviens de beautés farouches, de visages aux regards pénétrants, de rires et d'humour francs et fins. Nous avions des conversations bruyantes, nous cherchions à comprendre, éberlués par tant de générosité et de culture au fin fond de nulle part. Loin des téléviseurs et du progrès de l'Europe de l'ouest les gens lisaient, commentaient, argumentaient, philosophaient.
A la réflexion, peut être que je la situe là, la beauté éventuelle dont parlait mon collègue. Cette beauté qui me renvoie toujours vers le Rustikhistan et ses montagnards. Un endroit où les femmes n'ont pas peur d'avoir peur de vivre pleinement, tout en connaissant la place de chacun et l'interdépendance de tous.
Il y a de la beauté à assumer ce que l'on est.





mardi 14 février 2017

Tripalium



J’arrive toujours trop tôt, sans doute des restes de l’époque où je m’ennuyais au travail. Dans ces temps de courses effrénées dans les couloirs, j’arrivais plus tôt, le temps de fumer deux cigarettes avant d’embaucher. Il a fallu de nombreuses années pour que je sorte des allants de soi de la profession et que je choisisse ce que nombre de mes collègues me présentaient comme une voie de garage. 8 ans à galérer dans des postes où j’ai appris l’implicite d’une discipline et d’une hiérarchie omniprésente.  8 ans à apprendre à me positionner face à ce que je ne voulais pas, ce que je ne voulais plus.  Le tout en courant tout le temps, comme si on allait inventer la machine à remonter le temps.

Depuis 17 ans je me passionne pour le comportement des gens et l’accompagnement des écarts de route de ceux qui n’arrivent plus à faire avec ce qu’ils sont. Bon, d’accord, des fois ce sont les autres qui n’arrivent plus à faire avec ce que les gens qu’on nous amène sont devenus. Le hic c’est que depuis deux ans, j’ai fini par accepter ce que je repoussais depuis des années, à savoir organiser le travail des autres. Dans la fonction publique, le chemin pour assoir le statut et la légitimité d’un chef d’équipe tient de la saga. Les récits de projets s’enchaînent, les essais se succèdent, et les concours s’accumulent. Et puis tout arrivant en temps et en heure, je suis retourné à l’école, avec l’appréhension d’y retrouver l’entreprise d’infantilisation de la formation initiale.

Donc je disais que j’arrivais tôt à l’école, en ce petit matin pluvieux de ville de province endormie. Le célibat géographique me permet une gestion empirique du temps, Poser son sac, ritualiser l’office de la machine à café, saluer les matinaux puis s’immerger dans les livres bercé par une cantate de Bach ou quelques airs d’opéra. J’avais passé ma formation initiale plongé dans des récits  historiques ou politiques, l’âge aidant m’a vu faire la transition avec le roman, le théâtre et la poésie.

C’est que c’est difficile de se former à la quarantaine, de susciter une lueur d’intérêt quand on a fui ce qui fait les délices de votre interlocuteur. L’intérêt de tout cela est que j’ai pu mesurer à quel point le paradis de mes contemporains pouvait être mon enfer.  Il y avait de loin en loin des interventions sur l’interrelation avec des pistes de lectures pour la prochaine décennie à savourer dans mon vieux fauteuil club près du poêle à bois. N’empêche, n’empêche qu’au final il est des jours où il est difficile de mettre du sens à tout ça. Alors on s’esquinte à rester attentif, à regarder la clinique de l’apprenant à l’œuvre, à décortiquer les tentatives de pédagogie des intervenants. Parce que il faut reconnaître, tout cela est fait avec beaucoup de bonne volonté, pour mettre du sens à toutes ces économies nécessaires à l’arrêt de la spirale infernale de la vie à crédit de notre société depuis une vingtaine d’années.  

Faut être honnête, notre activité professionnelle est moins lucrative que la vente d’avions de chasses ou de centrales nucléaires, surtout si c’est le chef de l’état qui fait le commercial et notre armée le démonstrateur avec l’argent du contribuable. Alors on va chercher les sous, rentabiliser la prothèse de hanche de l’octogénaire, la cataracte ou le surpoids de la ménagère post-ménopausée. Reste le fou, le vieux, l’autre qu’a pas les ronds. Rentabiliser ça, c’est pas simple. Ils essaient, ils essaient mais c’est dur, et puis la populace a du mal à assumer le mauvais rôle depuis la guerre quatorze, c’est connu. C’est venu insidieusement, les gens ont commencé par ne plus vouloir faire la guerre, et puis après ils ont voulu leur part du gâteau, et enfin ils en sont rendu à vouloir des politiques honnêtes et désintéressés. Alors le vieux, le fou, l’autre qu’est pas de chez nous on a du mal à le voir crever dehors, ou même vivre dans des bidonvilles comme partout ailleurs dans le monde.

Pas facile à faire avec la voiture balai de la société qu’est la psychiatrie. Mon boulot a permis pendant des années au bourgeois de dormir tranquille en mettant un cache sexe sur la vulgarité de tout ce qu’il ne voulait pas voir de la société. Mais ça coûte encore trop cher de laisser le temps au gens de trouver leur chemin dans ce monde de fous, même aux yeux des fous. Je ne suis pas dupe, je sais bien que la société est construite pour la majorité au service d’une minorité qui n’a pour objectif que sa reproduction, n’empêche que tout ça manque cruellement de projet collectif, d’envie de faire quelque chose.
Alors je vais à l’école, je regarde évoluer mes congénères, leur gestion de l’anxiété et de la charge de travail dont on nous investis. La peur les guide pour bon nombre, tout cela semble faire sens pour eux. Je me fais l’effet d’être un pique assiette du sujet, ou un intermittent de la technocratie.

Mes rêveries m’entrainent vers les routes enneigées du Rustikhistan, où les chefs de groupes tiraient leur légitimité de l’épreuve partagée, de l’exemple donné, de l’absence de faux semblants. Les dragons portés ouvraient la voie vers un village coupé de la vallée depuis le début de l’hiver. Des renseignements indiquaient de possibles intimidations des Bordures sur les populations montagnardes.

La moto de tête roulait sur la berne, préférant la neige fraîche peu profonde aux plaques de verglas de la route défoncée et abandonnée par l’administration depuis des décennies. Les side-cars se suivaient, bonhommes, personnifiant le calme des vieilles troupes. Les hommes connaissaient leur boulot, mille fois répétés à l’exercice, éprouvés sur le terrain. L’adage « la sueur épargne le sang » personnifiait bien ces volontaires qui savaient pousser le dépassement de soi jusqu’à l’absolu.

On est arrivé à la nuit tombé, bien rincé mais sans encombre dans ce petit village de montagne. Au pied du panneau d’entrée de bourg un petit tumulus de neige semblait masquer des caisses. Le chef du village nous a accueillis avec le conseil des anciens dans l’ancienne église reconvertie en mosquée en nous offrant le thé autour de nouvelles de la vallée. Lorsque je l’interrogeais sur d’éventuels passage de troupes bordures, le chef eut un hochement du bonnet avant de nous dire qu’ils en avaient vu passer quatre. Devant son propos laconique, je lui demandais s’il savait où ils étaient passés.
« Ils n’ont pas réussi à aller plus loin et sont resté à l’entrée du village » me dit-il tranquillement. Devant mon incrédulité, il poursuivit : « Ils sont dans les caisses au pied de la pancarte de signalisation, on les enterrera au dégel. » La conversation était close et il nous resservit du thé en nous questionnant sur nos régions d’origine avant de nous proposer un matelas dans la mosquée.

Avec du recul, je ne sais pas si tout ça c’était de l’organisation du travail conceptualisé comme il se doit, et si ça répondait à des critères d’accréditation aux normes en vigueur dans la communauté européenne. Ce qui me rassure c’est que même si je ne deviens pas un manager inséré dans un environnement qui vise l’efficience, j’aurais quelques repères concernant la notion de commandement.




jeudi 5 janvier 2017

Qui se souvient de Melnibonée?


     C'était une île, une civilisation à elle seule au milieu des barbares. La puissance de ses dragons et la force de ses magiciens lui permettait encore de lutter contre l'effondrement malgré la proportion de plus en plus importante d'esclaves sur ses terres. Les citoyens aristocrates d'Imryr, la cité qui rêve, ne vivaient plus que dans le virtuel, la puissance de leur magie leur épargnant la concurrence des barbares et les turpitudes du quotidien. Et pourtant, ce monde a été englouti par les hordes avides du réel, de la faim, de la vie.

Aujourd'hui, nous vivons dans un pays tellement luxueux que l'on défèque dans de l'eau potable, où même le pauvre des pauvres gagne mieux sa vie qu'un haut fonctionnaire Haïtien. Dans ce pays les hommes libres sont rares, les citoyens encore plus du fait de la désaffection pour la chose publique. L'accès à la sagesse décroit au rythme de la croissance de l'accès à la culture par la dématérialisation. Ces paradoxes sentent la fin de race, le soin palliatif d'une civilisation qui n'en peut plus de mourir. 

Certains trouveront ces propos bien sombres et pourtant ils sont porteurs de bien des espoirs. La nature étant extrêmement bien faite la mort est toujours l'annonce d'une naissance, malgré les épouvantails millénaristes écologisants de ceux qui s'imaginent pouvoir tuer la terre. Trop anthropocentrés, ils ne savent pas que c'est elle qui aura le dernier mot et que notre espèce sera éteinte depuis des millions d'années avant que la terre ne rende son dernier souffle. Elle survivra à notre maltraitance qui nous tuera plus sûrement.

Je disais donc que la mort de notre civilisation porte en elle les prémices d'une autre, n'en déplaise aux angoissés du grand remplacement qui n'ont pas été foutu de faire assez de gosses pour ne pas s'en plaindre ou trop fainéants pour changer les choses. On s'imagine être éternels avec notre accès aux soins et aux technologies mais nous ne faisons que rêver notre vie dans nos tours d'ivoire occidentales. Viendra le temps de ceux qui cultivent, qui construisent, qui survivent, les sans dents de la Terre. Ils sont en forme, n'ont pas peur de partager leur pain et leur toit avec leurs pairs et se lassent peu à peu de nos pillages de leurs pays. Quand ils prendront conscience que nos citadelles dorées ne sont que des châteaux de cartes sans l'électricité et leurs frêres esclaves, ils souffleront notre monde comme une bougie.

C'est le lot de toutes les formes de vie sur terre, de la fleur aux plus brillantes citées en passant par l'homme. Qu'importe l'heure ou la chronologie, homo occidentalis a vécu. Reste l'art, comme les nobles nécromanciens de Melnibonée, ultime refuge, dernier monde perpétuellement à conquérir. Alors savourons la littérature, célébrons la musique, contemplons nos palais , nos statues, et nos toiles, enivrons nous de la scène. Jouissons de tout cela avant que cela n'ai plus aucun sens à part pour quelques archéologues qui les redécouvriront dans des millénaires, si tant est que nous laissions des traces. 

Qui se souvient de Melnibonée?